Nicolette et Aucassin contre la Méchante Sorcière
Début de la trame...
Nicolette, arrivée d’on ne sait où est élevée par une sorcière.Amoureuse d’Aucassin, fils du Comte Garin de Beaucaire, elle refuse d’en passer par les procédésde sa tutrice et se voit enfermée en haut d’une tour. Pendant ce temps, Aucassin, abusé par son père est envoyé combattre un voisin belliqueux en l’échange d’une nuit avec sa promise. A son retour son père, se couvrant de parjure, lui refuse la jeune femme qu’il destine au bûcher. La jeune femme parvient à s’enfuir et retrouve Aucassin dans la forêt… avant de prendre un navire qui les déposera sur une île fabuleuse, inconnue de Beaucaire, dirigée d’une main de fer par la Reine de Turlure… Mais, le sort s’acharnant, nos deux tourtereaux seront de nouveau séparés !
Entre la Sorcière et la Reine de Turlure, et à travers toutes ses aventures le « déniaisement » de Nicolette, véritable héroïne de la pièce, pourra se réaliser !
Mais laissons cela et écoutons plutôt le prologue du conteur !
« A-t-on déjà conté à vos oreilles distraites,
La terrible histoire d’Aucassin et Nicolette ?
Comment tous deux vécurent, et comment ils s’aimèrent ?
Par-delà les remparts, les douves et les mers,
En dépit des loups, des comtes, des sorcières,
Contre les forces obscures qui régissent le monde,
Les intrigantes pantalonnades des grands !
Leur amour, si puissant, brille au firmament
Des hymens dont j’aime à peupler ma faconde.
Ecoutez gentes dames et vous tendres messieurs,
Ce que peuvent deux cœurs purs quand ils sont amoureux,
Pleurez sur leurs périls et riez de leurs joies,
Souriez à loisir des instincts aux abois,
De ces deux tourtereaux alanguis par l’espoir,
Inébranlable et féroce d’un jour s’embrasser,
De goûter aux plaisirs d’une sauvage étreinte,
Dans la cale d’un navire ou au creux d’un fossé,
D’abandonner dans l’herbe et parmi les jacinthes,
Toutes ces heures lestées d’une pesante sève,
Qui de leur tendre enfance jusqu’à leur puberté,
Les guidaient pas à pas vers les douces contrées,
Avant eux visitées par Adam et son Eve.
Ne vous offusquez pas, vous, foule débonnaire,
Nonobstant la licence de ces verbes touffus,
D’un discours n’ayant place au fond des baptistaires,
Mais dont chacun nous sommes, j’en suis sûr, à l’affût !
Exonérez vos chausses d’un piétinement malsain,
Posez séant pour Nicolette et Aucassin! »
Prologue du Conteur,
Nicolette et Aucassin Contre la Méchante Sorcière, "Les Corps de Muses”
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La création de la troupe :
Aucassin et Nicolette contre la méchante sorcière, est donc inspiré de la chantefable médiévale, sans que la troupe des Corps de Muses en ait conservé tous les éléments. Le luxe de rebondissements, d’aventures en tous genres à travers les bois, ou de descriptions d’héroïsme militaire, a du être abandonné par manque de temps. Jouer le texte en l’état, c’était s’exposer à une pièce de plusieurs heures. Aussi, nous avons veillé à conserver la trame principale, ses enjeux et questionnements de même que son esprit parodique en multipliant les clins d’œil à un corpus littéraire, non pas contemporain mais plus familier au spectateur du XXIe siècle (Roméo et Juliette, le Cid, Candide, Macbeth etc.) afin, nous l’espérons, de vous livrer une véritable adaptation du texte médiéval plutôt qu’une mutilante juxtaposition de fragments. De même, afin de conserver l’idée de solennité désuète que nous pouvons nous faire des romances médiévales, la troupe à rédigé le texte en alexandrins en s’autorisant quelques entorses pour ne pas perdre en fluidité. Après un travail d’improvisation d’une dizaine d’heures, 7 rôles ont été retenus pour réaliser cette adaptation (prévue pour 6 à 7 comédiens), écrite par Grégory Foucher, qui veille à laisser une grande place au conteur afin que l’ensemble rappelle la forme originelle de la chantefable. Véritable pivot, le conteur présente et lie par son discours des tableaux mettant en scène les différents protagonistes de l’histoire originelle (Aucassin, Nicolette, Garin de Beaucaire, la Reine de Turlure, le Roi de Turlure, le Conteur). A ces personnages principaux, nous avons ajouté « la Sorcière », faisant signe vers l’univers shakespearien, mais surtout précieux renfort pour explorer la plus ancienne possibilité que les femmes ont eu d’accéder au pouvoir.
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Le texte médiéval :
« Qui veut entendre de bons vers
Que, pour se divertir, un vieux bonhomme écrivit
Sur deux beaux jeunes gens,
Nicolette et Aucassin,
Sur les tourments que souffrit celui-ci
Et les exploits qu’il accomplit
Pour son amie au lumineux visage ?
Si la mélodie est douce, le texte est beau,
Fin et bien composé.
Personne n’est si abattu,
Si affligé et mal en point,
Si gravement malade
Qu’il ne recouvre, à l’entendre, santé,
Joie et vigueur,
Tant l’histoire est d’une grande douceur. »
Voilà comment débute cette « chantefable » anonyme datée par les philologues de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle. Genre littéraire à elle toute seule, cette œuvre mêle habilement strophes assonancées et morceaux de prose. Il n’existe qu’un manuscrit d’Aucassin et Nicolette ce qui permet d’imaginer, avec J. Ch. Payen qu’ont dû être supprimées les copies d’un texte « qui offusque le confort intellectuel du public médiéval…, bouscule trop les poncifs, même si la provocation s’y dissimule sous des dehors bon enfant », et qui était originellement conté, mimé et par moment joué par un seul jongleur.
Qui a-t-il de si anticonformiste dans ce texte ? Comme vous allez le voir c’est précisément son ambiguïté et sa complexité qui a poussé la troupe des Corps de Muses à opter pour ce texte qui lui offrait une base pour toute une série de registres de jeux. En effet, dans Aucassin et Nicolette se mêlent les thèmes classiques de l’amour courtois et bien souvent contrariés de deux jouvenceaux, celui des aventures épiques d’un chevalier, à un puissant élan burlesque… A l’heure où s’opposaient d’un côté les romans courtois, des gestes édifiant les faits d’armes d’une héroïque chevalerie, et de l’autre, les farces populaires laissant libre cours aux humeurs du bas ventre, cette chantefable tient un équilibre subtil entre grivoiserie et courtoisie. Ainsi, l’amour que se portent les deux tourtereaux séparés doit plus à l’agitation charnelle qui les tenaille qu’aux prudes sinon chastes et totalement désintéressés élans du cœur d’un jeune homme vers une femme de rang supérieur. Les codes de l’amour courtois volent en éclat, la femme est de rang inférieur, les corps guident les cœurs, et Aucassin se révèle bien moins téméraire que sa bonne amie ! L’inversion, ressort de la parodie est donc au cœur de cette œuvre et tourne en dérision la littérature cherchant à édifier les nobles attitudes des jeunes hommes, autant qu’à les instruire de leurs devoirs, en nous donnant à voir l’envers du décors, la petite cuisine des sentiments. Comme le note Jean Dufournet, dans le nom même de nos héros, se cache une risible inversion ! On découvre par un rocambolesque coup de théâtre que Nicolette, dont on vente la pâleur diaphane, et qui porte de surcroît un nom bien français, est en fait d’origine sarrasine tandis qu’Aucassin, prince chrétien, porte presque le nom d’un Roi maure de Cordoue, Alcazin (qui régna de 1019 à 1021) et en tous cas ne pouvait qu’être rapproché par l’esprit médiéval des "Augalife" et "Aumaçour" de la Chanson de Roland, ou encore des "Aufar" et autres "Aufricant" de La Prise d’Orange !
Mais l’inversion n’est pas seulement là. En provençal, langue connue des jongleurs et autres troubadours qui sillonnaient le territoire, « Aucassin serait un diminutif d’aucassa, lui-même dérivé d’auca, "oie", et désignerait l’oison un peu niais mais sympathique tandis que Nicolette viendrait de nicola, senti lui-même comme diminutif de l’occitan nica, employé dans l’expression populaire faire la nica, " faire la nique, se moquer, être plus rusé qu’autrui" ; ce serait donc la "futée". » Tous ces éléments parodiques, toutes ces inversions, poursuivent un même but, peut-être le questionnement central de cette œuvre ambiguë, celui de pertinence de la division de nos qualités en masculines ou féminines. Aucassin, face à des Roland et autres Perceval tient lieu d’antihéros, caractérisé par une volonté faible, un personnage peinant à s’affirmer ayant aussi une tendance à l’inertie et à l’apitoiement ! Son départ de Beaucaire est d’une facilité enfantine et consiste aussi en un refus des responsabilités imposées à son rang, tandis que l’évasion de Nicolette, promise au bûcher, est un long triomphe semé d’obstacles, d’angoisses et de souffrances physiques :
« "Ah ! mon Dieu,
fit-elle, doux Etre ! Si je me laisse tomber,
je me romprai le cou, mais si je reste ici, demain on
me prendra si bien qu’on me brûlera sur un bûcher.
Je préfère encore mourir ici plutôt que d’être demain
exposée aux regards et à la curiosité de tout le peuple."
Elle fit le signe de la croix et se laisse glisser en
bas du fossé. Quand elle fut parvenue au fond,
ses jolis pieds et ses belles mains, qui n’avaient
pas coutume qu’on les blessât, étaient meurtris
et écorchés, le sang en jaillissait en plus de
douze endroits, sans qu’elle ressentît pourtant
ni mal ni douleur, tellement elle était effrayée. »
Face aux déconvenues du destin, Nicolette, malgré la peur, la douleur, n’abandonne jamais sa quête. Elle quitte sa geôle et Beaucaire, nous montre son sens pratique à l’œuvre dans la forêt lorsqu’elle se confectionne une hutte, dans une véritable communion avec la nature. Nicolette dont on connaît à la fois la blancheur et les origines sarrasine est un nœud de mystères et de magie ; envoûtante, elle possède ainsi quelque chose de la sorcière. Mais au-delà de cette seule figure, Nicolette est toute les femmes, tantôt fée (« la plus belle créature du monde, si bien que nous nous imaginâmes que c’était une fée », XXII), tantôt vierge immaculée « au visage lumineux », tantôt mère elle est La femme, dépeinte dans son idéal d’altruisme, celle qui « éclaire » de sa présence les pastoureaux retirés dans les bois.
Parodie de roman courtois, mais derrière l’humour questionnement sur les mobiles de l’amour, la conception que nos sociétés se font des sexes et des qualités qu’il convient de leur attribuer, enchaînement de situations absurdes et de rebondissements toujours plus incongrues portés par un imaginaire débordant ; pas étonnant que la troupe des Corps de Muses ait choisi cette œuvre comme base pour sa création.
Allez consulter les dates de nos représentations à venir sur notre site : www.lescorpsdemuses.fr